Caillou
J’ai pris un caillou au torrent
Un tout petit caillou
Pour me souvenir
De la fraîcheur de l’eau
Sur mes bras
Sur mes jambes
Pour me rappeler la perfection
de ce moment
J’ai pris un caillou au torrent
Et je l’ai laissé longtemps
Entre mes doigts
Et contre mon cou
Pour sentir la douceur
De sa forme lisse
Si complète
Qu’elle pourrait contenir
Toutes les autres formes
Et suffire
J’ai pris un caillou au torrent
Pour ses lignes de faille
Pour ses dessins géométriques
Afin de me rappeler
Les photos de Mario Giacomelli
À Aoste
Ses clichés de paysages jusqu’à l’abstraction
Où un arbre n’est plus un arbre
Mais des sillons debout
Où les champs ne sont plus des champs
Mais des sèmes rythmés, musicaux
J’ai pris un caillou au torrent
Et depuis
L’équilibre de son mouvement
Est bouleversé
S’écoule-t-il un peu plus vite,
Un peu plus fragmenté,
Un peu plus chaotique,
On ne sait pas
On ne sait rien
De l’équilibre du torrent
De l’importance du caillou
On modifie
On brutalise
Les chiens aboient dans les montagnes
Ils se désolent
Ils se répondent de flanc à flanc
Leurs tristes pleurs ricochent entre les brèches
Et seul le carillon répond
Apaisez-vous frères-chiens
La nuit va tomber
Et rien n’est grave.
Ou tout est grave.
On ne sait plus vraiment.
On est un peu perdus en ce moment
Nous, les volubiles, les verticaux, faisons n’importe quoi,
Continuons de détruire, de guerroyer
Comme avant.
Avant que les chiens n’aboient.
Du temps où ils étaient loups.
Nous continuons de nous croire
Immortels
Tout puissants
Propriétaires
[mais des choses ne collent plus]
Ça se décale
Ça dérape
Comme ce poème
Reprenons le caillou
Le caillou que j’emprunte au torrent
Pour me souvenir de l’Italie
Marque-mémoire de ce voyage
Mes poches pleines de cailloux-mémoires
Les cailloux-voyages
Les cailloux-enfants
Les cailloux-cadeaux
Tous les cailloux que j’ai lancés sans les rattraper
Ceux que j’ai avalés sans m’en apercevoir
Tous ceux que j’ai ébréchés, déplacés, cassés, dissous, enfouis pour
Ne plus penser
Tous ceux avec lesquels j’ai dû marcher
Et ceux encore, sur lesquels j’ai buté, trébuché
Tous ces cailloux qui ne sont qu’un.
De mêmes atomes que le vivant.
Frère-caillou de marelle
Sœur-caillou ricochet
Tout dans l’un
Tout dans l’une
contenue
Je veux être contenue
Je veux qu’on me contienne
Je veux que l’on me borde
Que la nuit infinie
Avec toutes ses étoiles qui passent
M’enveloppe
Qu’on en finisse avec la peur
Qu’on en finisse avec la beauté attachante de la mélancolie
Qu’on en finisse avec la tristesse habituelle
Je veux dire, des cailloux pleins la bouche, l’isolement fracassant des torrents et des chiens.
À Lavina, ligurie, août 2026


