Fragments d'impensés
1 Il n’y a qu’un seul sujet
Celui que nous évitons avec application.
Celui que nous repoussons, tout le jour, au fin fond de notre esprit
Parce que si on commençait de penser à cet impensable, on ne penserait plus qu’à ça et à rien d’autre.
Quand on y pense, comment fait-on pour ne pas?
2 Mon corps s’obstine.
3 Il nous faut vivre, prendre une respiration et sur le souffle,
vivre! Et vivre prend toute la place, tout notre temps.
C’est épuisant de vivre ! Mais il le faut bien,
sinon quoi?
4 Il arrive qu’on se questionne - à quoi bon? - qu’on se décourage.
Après tout, cette histoire, nous en connaissons la fin, pas d’autre issue.
5 C’est facile de mentir aux papillons
Ils croient tout ce qu’on leur raconte.
Et puis ils s’en vont.
6 Parfois les mots ne viennent pas. Le poème ne sort pas, il résiste, il se terre, là-bas, avec le sujet que nous évitons, au fin fond de notre esprit.
7 Tout disparaîtra, pense le nouveau-né désabusé.
8 Peut-être – au fond je n’en sais fichtre rien -
peut-être qu’en se glissant entre l’écorce et l’aubier (1) et en remontant jusqu’aux aiguilles,
peut-être y arriverions-nous?
Même s’il arrive que les mots fassent défaut, qu’ils nous restent en travers de la gorge.
Même s’il arrive que les mots ne soient pas la réponse.
9 Il y a cette chambre ouverte sur la mer au loin
10 Je n’ai pas besoin que ce soit.
11 Il cherche dans les draps, dans les plis des draps.
Ses yeux bleus sont tombés et ses cheveux ont mal aux dents.
12 Je n’ai pas besoin que ça arrive pour que ça m’arrive.
13 Les feuilles mouvantes envahissent le lit. Il n’y a plus de place. Allongé par terre, je le rejoins. Les racines nous enlacent.
Dormons l’un contre l’autre.
Épargnons-nous le monde.
14 Je n’ai pas besoin de le vivre pour le vivre.
15 Personne ne peut savoir ce qu’il y a dans ma tête.
16 Dehors je donne mes impressions
Dehors je fonctionne
Dehors je suis là.
17 Dedans je caresse
Dedans je vis sous son regard
Dedans il y a cette chambre
18 Les deux, en goutte à goutte, par intermittence, je tente de vivre les deux.
Avec les propositions d’écriture d’Alice Legendre
(1) j’ai regardé après avoir écrit ce texte, la composition exacte d’un tronc d’arbre: entre l’écorce et l’aubier, là où je propose de nous glisser, il y a le liber! Etonnant quand on connaît le nom des ateliers d’Alice!

