Instantané
A la fin de la lecture il fallait que j’aille le voir. C’était une impulsion réfléchie, je l’avais rêvé quelques nuits auparavant. Dans mon rêve, la rencontre durait très longtemps et se rejouait indéfiniment, se prolongeait à quelques détails près puis recommençait. Maintenant que la lecture était terminée et que les applaudissements s’étaient taris, maintenant que le petit flux de spectateurs commençait à se diriger vers la porte ouverte, maintenant, je devais traverser la salle, prendre l’oblique, faire une sorte de demi-tour, ne pas continuer vers la sortie en suivant le groupe. Je portais mes sacs devant moi comme une armure. Je ne reformulais pas ma question en boucle dans ma tête, je n’avais bizarrement pas peur de bredouiller. Je pensais juste vas-y, tu seras la première à oser. Je marchais à contre-sens, je croisais les autres , les autres personnes, qui avaient écouté la lecture, qui, comme moi, avaient écouté ses textes et les textes d’autres auteurs. On ne pouvait pas prendre de photos : une jeune Cerbère – si tant est que ce prénom soit épicène – l’interdisait. Alors j’ai photographié la scène vide avant qu’il n’entre. J’ai donc une photo de la scène avec un lutrin, un haut tabouret noir, une petite table ronde sur laquelle sont posés un verre d’eau, un livre et une lampe dont l’abat-jour rouge adoucit la lumière. Je ne pense pas qu’il aurait interdit les photos mais les flashs sont gênants. Souvent, on déclenche le flash lumineux de son téléphone sans savoir, on ne l’anticipe pas, ça part et ça éblouit l’acteur ou le chanteur ou les deux comme le feraient les phares d’une voiture face au lapin ou à la biche. Je marchais donc à contre-courant ayant en tête mon bravo et rien d’autre, je pensais sans doute être capable d’improviser un truc intelligent parce que franchement, dire bravo alors qu’on vient d’applaudir, c’est un peu redondant, ça manque d’imagination, ce n’est pas la peine de se déplacer pour ça, mais à ce moment précis je n’y pensais pas, je pensais juste je vais le voir comme ça après je ne regretterai pas parce que c’est ça qui est ennuyeux le regret, regretter après coup de n’avoir pas et ne plus pouvoir le faire. Je le voyais ranger ses feuilles, son regard par-dessus le lutrin envisageait les spectateurs juste pour savoir quel genre de personnes venait l’écouter lire ou bien parce qu’ il guettait si quelqu’un ou quelqu’une viendrait lui poser des questions, engager la conversation, et, sur le moment cette éventualité m’a encouragée, m’a confortée dans ma décision. Oui, c’est peut-être même cela, son regard, qui m’a donné confiance, son regard vers les spectateurs par-dessus le lutrin tandis que ses mains en-dessous, invisibles, rangeaient les feuilles de ses lectures, les textes lus juste avant quand la salle était encore dans une semi-obscurité et que nous écoutions les courts poèmes d’Edmund Mach qu’il nous faisait découvrir, un livre qu’il est bon d’avoir chez soi, des petits poèmes avec l’humour de ceux qui aiment jouer avec les mots. Arrivée au bord de la scène qui était au même niveau que le sol mais délimitée par une sorte de moquette noire - limite que je me suis empressée de ne pas franchir, j’ai fait un signe peut-être avec la main mais ça m’étonnerait puisque je tenais mes affaires contre moi comme une armure, j’avais mon sac à main, un sac de tissu vert contenant deux carnets et un livre que je voulais lire en attendant son deuxième spectacle qui s’est avéré ne pas exister, du moins pas ce jour-là, c’était pour le lendemain, j’avais mon billet mais ne pourrai pas y assister puisqu’on partait. Tout cela je l’ai réalisé bien après, après être ressortie dans le couloir, être remontée au restaurant, avoir mangé une salade de quinoa à la tomate séchée et un pana cota aux fruits rouges, après avoir attendu sur un autre banc devant la même salle de spectacle puis enfin après avoir réalisé que cinq minutes avant le spectacle j’étais seule à attendre et qu’il y avait sans doute un problème non pas au théâtre mais dans mon agenda, inscrit sur le billet, ce qui s’est confirmé après vérification, la date étant celle du lendemain. Le signe, j’ai dû le faire en mimant quelque chose du style je peux vous déranger ou bien je peux vous parler ou bien je ne sais quoi mais il a dit oui bien sûr, il a laissé ses feuilles sur le lutrin et s’est avancé vers moi et c’est là que je lui ai dit en articulant exagérément et en séparant bien les deux syllabes pour mieux dire sans doute toute mon admiration, ma joie de l’avoir entendu lire ces poèmes d’Edmund Mach que je ne connaissais pas et ses propres textes, surtout celui sur le souffle qui nous a emportés assez loin dans les jeux de langue et la répétition et les circonvolutions autour du souffle et de ses multiples significations. Il faut dire que c’est sans fin, enfin ça peut l’être, on attrape un mot et hop ! c’est lui qui nous attrape et nous perd. Ce n’était pas le bon choix bravo parce que ça n’engage aucune conversation. Que dire après ça ? Que répondre si ce n’est merci et puis c’est tout. Il a ajouté bonjour et là, je me suis sentie impolie, prise en faute (petite voix intérieure : alors on dit pas bonjour?pourtant c’est le b.a ba, la base de l’entrée en matière, tout échange entre humains devrait commencer par là ! ) J’ai bêtement dit bravo comme si, d’avoir été spectatrice, me dispensait des bonnes manières. Je ne me le suis pas formulé ainsi sur le moment mais une légère gêne a envahi mon esprit un peu comme le ferait une brume sur un paysage, ma confiance a vacillé - elle n’est pas très solide ma confiance, ça je le sais, c’est même étrange qu’elle se soit manifestée avec le regard par-dessus les feuilles mais elle m’a tout de même permis de faire quelques pas à contre-courant ce soir-là. J’ai lu votre livre... voilà que je commençais une phrase en levant la tête - il est grand, plus grand que je ne pensais – oui ? Il fronçait un peu les sourcils, il me semble, forcément ce n’était ni une remarque sur la lecture de Mach qu’il venait de faire, ni sur ses propres textes, ce qui aurait été plus intelligent puisque en réaction immédiate sur ce qu’il venait de proposer et j’aurais eu des trucs à dire, des réactions à partager, des associations d’idées et j’aurais pu en venir au livre ensuite, y faisant subtilement référence, mais non j’ai plongé direct faisant fi de ce qu’il venait de se passer, effaçant, d’un coup toute la mise en scène, les jeux de mots, la présence, pour convoquer quelque chose qu’il avait écrit peut-être deux années plus tôt, autre contexte, autre ambiance, ça le propulsait dans un schéma différent, d’où le froncement de sourcils, j’imagine, ( petite voix intérieure supposée de l’artiste : attends je ne suis pas dans le même mood, je me prépare, que me veut-elle?) Ça tourne à cent à l’heure dans les têtes de ceux qui se parlent sans se connaître. Je me demandais si la figure est juste un procédé littéraire – j’aurais pu ajouter génial parce que je le pense, mais non, pas le temps , car tout en disant ce bout de phrase, en même temps, mon dos sous ma robe de lin bleu, sentait une approche, sentait que plusieurs personnes se tenaient maintenant à quelques mètres derrière moi – était-ce le flux qui m’avait suivi ? Non, c’étaient des spectateurs de la partie droite de la petite salle qui, avant de parvenir à la sortie, s’arrêtaient pour lui parler – plusieurs personnes donc, s’étaient mises à attendre derrière moi, attendre leur tour. Mon dos sentait ces présences insistantes et me pressait d’en venir au fait, ou bien si c’est quelque chose que vous avez… Ah non, non, je l’ai vécu c’est quelque chose que j’ai vécu qu’on met en place, mes jambes commençaient à trembler, il faut dire que je m’étais fait une sorte d’élongation deux jours avant, une élongation ou un claquage, une déchirure, je ne sais pas parce que je n’ai pas voulu aller consulter, c’est tellement bête de glisser sur une microscopique flaque d’eau pendant une canicule de mois de mai, j’avais donc la cuisse droite qui souffrait et se trainait et je venais de m’asseoir pendant presque une heure sur un banc suffisamment dur pour réveiller ne serait-ce qu’une infime contracture. Mes jambes tremblaient, j’étais instable, je me sentais instable et j’ai eu l’impression qu’il le voyait, il regardait mes jambes trembler ou ma robe ou mes pieds ou bien il cherchait ses mots par terre, je ne sais pas, c’est vrai que ça peut arriver de regarder le sol pour chercher ses mots. J’étais occupée à trouver une position stable qui me permette d’étirer imperceptiblement ma jambe douloureuse, je veux dire que mon esprit était tourné vers l’intérieur de mon corps : trouver une posture confortable pour éviter de me dandiner d’un pied sur l’autre, ce qui aurait pu envoyer le signal que je trouvais sa réponse trop longue, alors que l’écouter parler un long moment était plutôt raccord avec mon rêve. Ainsi je ne sais pas trop ce qu’il disait mais j’ai entendu quand on est tresse, qu’on met en place quand on est tresse et disant cela il posait sa main sur son abdomen ou son torse en faisant une sorte de geste d’enroulement vertical qui m’a fait penser à une brioche torsadée, ce qui est incongru évidemment. Je ne comprenais pas mais je sentais que je pouvais comprendre, même s’il s’agissait d’une tresse, je pouvais faire l’effort de le comprendre, peut-être plus tard, mais là, sur le moment, il fallait juste que j’opine, que je sourie, et fasse passer le message d’un signe de tête que je comprenais tout à fait ce qu’il voulait dire, d’ailleurs, déjà, il disait quelque chose comme voilà en me souriant et mon dos m’indiquait par je ne sais quel frémissement dermatologique que les personnes derrière moi s’approchaient encore un peu et donc entendraient ma phrase suivante, celle que je n’avais pas encore formulée, je choisis alors de sourire et de dire merci parce que je ne trouvais aucun autre mot disponible, ni au sol ni ailleurs, alors que j’aurais eu envie de dire que j’avais compris et qu’il s’agissait peut-être d’une sorte de dissociation qui lui avait permis de supporter enfant, ce qui ne pouvait être vécu sans dommage, qu’en le lisant, je m’étais imaginé cette figure comme une gargouille de pierre en forme de F, penchée vers l’avant, les yeux globuleux mais bienveillants, observant tout ce qui se passait, toutes les personnes de la famille qui sortaient de l’immeuble avec des marques bleues et la mère, belle et pressée, le regard furtif, le panier au bras, mais le F-gargouille je n’en ai pas parlé, il aurait fallu du temps, du temps aussi pour dire que je comprenais qu’enfant on s’inventait des trucs pour supporter l’insupportable ou expliquer l’inexplicable et j’aurais pu parler de mon manuscrit et toute l’histoire puisque c’est ce qui se passait dans mon rêve, j’aurais pu lui dire aussi que la figure je l’ai retrouvée partout dans ses chansons et que je me demande si elle l’accompagne toujours, s’il est à jamais double, s’il aura toujours besoin de ce doublement pour en quelque sorte l’assurer qu’il pourra vivre sans dommage - ce qui aurait été déplacé, on ne peut pas s’emparer comme ça d’une défense même métaphorique, l’analyser et lui jeter à la ...figure - la revoilà -j’aurais aimé lui dire alors si pour vous ça a bien fonctionné, je vais peut-être essayer, de m’en faire une, figure, une à moi. Quelle tête aurait-elle ? Pour l’instant elle a plutôt celle d’une gélule.
C’est plus tard, alors que j’avalais les graines de quinoa assorties de quelques pois chiches autour de la tomate séchée, que la tresse – par le biais de la brioche tressée, directement liée à la nourriture, vous me suivez - que la tresse donc, est revenue comme une révélation à retardement : ce n’est pas tresse qu’il a dit, bien sûr, c’est stress ! quand le stress, la peur nous prend, enfant, alors on peut s’inventer un double, une figure , ça arrive à beaucoup de gens. Les paroles revenaient plus distinctes, plus sensées.
Les rêves n’ont pas grand chose à voir avec la réalité. Sois sympa, rembobine petit cavalier !
A partir des toujours aussi belles propositions d’écriture d’Alice Legendre #Liber

