le palier
Es-tu surprise voisine ? Es-tu surprise de recevoir ce mot ?
Te souviens-tu de cette famille qui a vécu quelques années près de la tienne, sur le même palier ?
Je te revois par l’œilleton, sonner à la porte de notre appartement pour que je vienne jouer avec toi dehors.
Je me demande si tu habites toujours cet immeuble. Non, je ne pense pas. Les enfants ne restent pas.
Je me souviens que ton père avait l’habitude de descendre le linge pour l’étendre au séchoir. C’est drôle que je me souvienne de ça !
Un jour, il a dû se prendre les pieds dans je ne sais quoi ou glisser sur les marches lavées par la gardienne – il y avait une gardienne de l’immeuble, n’est-ce pas ? Madame H. Elle gardait les clés, elle changeait les poubelles sous la colonne du vide-ordures, elle lavait les marches et son mari travaillait à l’usine Peugeot. Non pas Peugeot...c’était un drôle de nom... un nom en deux mots... Rhône Poulenc ! D’ailleurs sa fille avait tenté le concours des petits rats de l’opéra, mais elle n’avait pas été prise. On l’appelait la souris. Et donc, ton père a glissé, les bassines se sont renversé, le linge frais lavé s’est répandu dans l’escalier. Les culottes, les chemises, les chaussettes, les soutien-gorges ! Tout le linge qui ne se montrait jamais ailleurs qu’ étendu dans le séchoir, anonyme. Tu sais, le séchoir, la pièce au sous-sol, près des caves avec des murs en claire-voies. Et juste au moment où ton père est tombé avec ses bassines... la voisine du troisième descendait avec ses bouteilles dans les mains et ses mules à plumes roses aux pieds, elle poussait des petits oh oh en slalomant avec ses talons entre une culotte, un bas, un slip kangourou et ton père à quatre pattes qui ramassait son linge en râlant ! Tu te souviens de cette femme ? Une vieille poupée Barbie – on l’appelait comme ça la poupée Barbie, enfin, pas nous mais nos parents, les adultes. Elle était tellement seule qu’elle buvait des litres et des litres et que son maquillage coulait sur sa figure. Et ton père qui continuait de ramasser en râlant. Et nous deux qui attendions en haut de l’escalier pour aller jouer dehors.
Je me demandais...sais-tu ce qu’elle est devenue cette femme ?
Et nous ? Que sommes-nous devenues ? Peut-être sommes-nous restées là-bas, le ballon dans tes mains, sur le palier devant les marches humides à attendre que ton père ramasse le linge en râlant pour qu’on puisse aller jouer dehors.
A partir d’une proposition d’écriture de Laura Vazquez



Ballon entre les mains ou patins à roulettes. Oui on est peut être restées là bas où les histoires commencent..
Écrire ses souvenirs et les raconter, c’est prolonger la mémoire et transmettre des morceaux de vie. C’est précieux 🩷