nombres
Je n’ai jamais aimé les nombres. Peut-être leur côté trop défini, définitif...Et traitres aussi. Le jour où j’ai appris qu’ils existaient avant zéro ! C’était un peu comme le jour où j’ai découvert les paysages sous-marins, l’émerveillement en moins. Ils se cachaient même là ! Sur cette plage désertique et tranquille où je pouvais me prélasser, assurée qu’ils ne viendraient pas m’y chercher. Ils m’avaient fait croire – mensonge par omission ? – qu’avant zéro il n’y avait rien, que le zéro était le premier, le tout premier chiffre, initiateur de toute la suite résolument projetée vers l’avant, enfin le devenir. Mais ils se cachaient là, au-delà ou en-deçà de la nullité ! Exit le début, fini le commencement.
Et sans compter les interstices où ils s’infiltraient masqués, invisibles au premier regard avec virgules et autre barre de fraction… ça n’aurait donc pas de fin ! Ça n’avait pas de fin. In- fini. Nouveau vertige. Mouvance du paysage intérieur.
Pourtant mon histoire avec les chiffres avait plutôt bien commencé, je les disposais sur mon écran mental de façon assez...je ne sais pas...comme un paysage. Un paysage de nombres. Un peu aléatoire au départ. Dans le dernier tiers du bord droit de mon écran intérieur, se tient le zéro au chapeau brumeux, il surplombe le 1 qui reste coi, un peu vexé de n’être plus le premier du défilé. Puis de droite à gauche s’alignent les quatre suivants avec entre eux un espace assez conséquent. A partir du cinq, ils montent à la verticale, les uns au-dessus des autres, dans une superposition ordonnée jusqu’au neuf. Ils s’élèvent ainsi, conscients de leur quantité, de leur singularité.
Le dix sonne le glas.
C’en est fini de l’unicité inventive, les voici associés, les voici doubles, dans une répétition élaborée mais sans surprise. Le dix rectiligne, fanfaronne, avec ses valets si prévisibles. Le onze à sa droite, au garde-à-vous comme les suivants jusqu’au dix-neuf. Le vingt grimpe au-dessus du dix, gagnant un petit galon, et programmé, se déploie jusqu’au vingt-neuf. Tels des horizons superposés, les nombres s’élargissent dans les centaines puis …on les perd de vue.
Voilà mon paysage numérique qui s’arrête dans la déception.
Peut-être est-il calqué sur mon apprentissage. Ce qui pourrait expliquer les espaces plus larges entre les premiers chiffres : on prend son temps, on associe une comptine à chacun d’entre eux, on les manipule on les cajole, on les trace, on les dessine, un, deux, trois, nous irons au bois, on se promène, on fait des petits détours, le loup arithmétique n’est pas si loin.
Chacun doit avoir sa propre représentation. Enfin je suppose. Un jour j’ai demandé aux élèves de ma classe de la dessiner, mais ils ont recopié le tableau de numération affiché au mur. Ou le chemin de la file numérique. Peut-être qu’à mon époque on ne fournissait pas la représentation mentale a priori. Quoi qu’il en soit, c’est là, dans ma propre représentation sur écran intérieur que je venais puiser mon courage lors du calcul mental. C’est dans ce paysage que je me perdais avec les hectolitres de cidre et les horaires de train , les bénéfices et les restes de farine… Croyant comprendre, toujours surprise par la perversité des énoncés. Autant dire qu’avec les comptes bancaires, les franchises et autres subtilités des assurances, les impôts et taxes, nous étions loin de nous comprendre. Je suis restée celle qui lorsqu’elle entre dans une banque – bien que cela soit de plus en plus rare- a les mains moites et craint d’être prise en faute comme lorsque je levais mon ardoise…
Certains, certaines se délectent des calculs, éprouvent une joie presque gourmande à l’idée de résoudre des problèmes à étapes multiples, ce sont les mêmes je crois qui trépignent d’impatience devant les équations, se frottent les mains face aux labyrinthes et aux puzzles. J’en reste fascinée.
Les chiffres c’était mon père et ses humeurs « indéchiffrables » que j’apprenais à contourner. Je préférais la douceur des mots, la lente mélodie des poèmes, la liberté inventive des textes, le refuge des livres. Les livres c’était ma mère.


Quand je penserai aux chiffres, je penserai désormais aux gens aux humeurs indéchiffrables. Sont-ils plus nombreux que les nombres ? Quel texte ! Merci pour ses mystères ses inventions sa poésie et la beauté de l'écriture pure
Et vous dans votre tête les nombres se présentent comment?
Avez vous une disposition particulière?