Que fait-on de ça?
Es-tu contente de ce monde ? Te contentes-tu de ce monde ? Là-bas on se bat Là-bas ils font des guerres Là-bas on danse Là-bas elle tire son glaive Là-bas on cueille la verveine et les noix Là-bas elles grondent Là-bas on chante Là-bas elles disent leurs poèmes Dans tous ces là-bas Tu n’es pas. Et il y en a des milliers. Il y a des milliers de mondes dans le monde. Des univers parallèles, souterrains sous-estimés sous-développés soustraits. Avec un début et une fin. Il y a des mondes entre les mondes. Il y a des milliards de mondes dans le monde : les mondes d’hier les mondes révolus les hors du siècle les hors la loi les hors cadre les hors limites Et eux-mêmes, et elles-mêmes, les disparu.es, contenaient des mondes multiples qui semblaient comme les nôtres, avoir un début et une fin des frontières géographiques, qui semblaient comme le nôtre unique. Notre monde qu’on croyait être le réel le vrai. Le mien, je le déplace. Je tente un déplacement. Une légère oscillation. Disons que j’essaie de le bouger de quelques heures. En avant ou en arrière peu importe, disons en avant. Déjà ce n’est plus le même. Ce n’est plus le même point de vue et si je le bouge de quelques mètres, ou kilomètres si l’on veut, tiens, je passe la frontière. Ça n’a plus rien à voir. Ce n’est plus le même monde. Que fait-on de ça ? De tous ces mondes ? Nous sommes 8 milliards sur Terre à porter tellement de mondes en nous. La langue est une proposition de monde. Je parle, je m’empare des mots pour proposer un monde. Un jour j’ai relu un livre sans m’ apercevoir que je l’avais déjà lu quelques mois auparavant. Nous étions les Mulvaney de Joyce Carol Oates. Je ne m’en suis aperçu qu’au dénouement, à la toute fin. Comment n’avais-je pas fait le lien avant ? C’étaient pourtant les mêmes mots, le même texte. Simplement, avec ces mêmes mots, je m’étais imaginé un monde différent du premier. Ils ne se sont superposés et reconnus qu’à la fin. J’avais donc des visages de personnages différents, des dispositions de maisons, de rues, de paysages, différents, des intonations, des voix, des atmosphères différentes. Ainsi avec les mêmes mots, grâce à un effacement, une sorte de trou de mémoire, on peut créer, à partir d’une même lecture, deux mondes différents. Deux propositions de mondes différents. Puissance de la langue ! Puissance du livre ! Imaginons un instant tous les mondes construits avec un seul livre ! Si nous relisons un roman que nous avons lu et adoré enfant.e ou adolescent.e, il est fort probable que nous ne retrouverons pas l’émerveillement premier et que nous construirons un autre monde. C’est plus troublant lorsque peu de temps sépare les deux lectures. Si l’on évoque la traduction d’une langue à une autre, c’est encore plus gigantesque : on passe instantanément d’un monde à l’autre, cela révèle encore d’autres distorsions. Nous avons peut-être 25 000 à 35 000 mots en notre possession. (C’est d’ailleurs une expression très bizarre, possède-t-on les mots ?) Au quotidien nous en utilisons peut-être 10 000 mais avec 1500 mots on tient une conversation courante. Est-ce le même monde avec 1500 mots et 35 000 ? Quel monde se construit-on avec 1500 mots à disposition ? Et avec 35 000 ? Je nous imagine, avec de jolis ballons de toutes les couleurs accrochés à nos cheveux : ce sont nos mondes. Construits avec nos lectures, nos histoires, nos rêves, nos visions. Ils sont tous là autour de nous, prennent leur place, rayonnent, se bousculent un peu, tous ces mondes cachés se mettent à clignoter, à envahir l’espace. Il serait bien étonnant si à l’intérieur d’au moins l’un d’entre eux , nous ne trouvions pas un monde qui nous convienne, un monde constructible, faisable, à notre portée, meilleur que celui dans lequel nous vivons tous et toutes actuellement. Nous sommes porteurs et porteuses de milliers de mondes différents, c’est notre seule richesse.
Texte écrit suite à un atelier LIBER d’Alice Legendre


L’image que tu décris est très jolie . Très poétique . Très juste .
Moi aussi je suis passionnée par l’écriture et les émotions . Si tu veux découvrir mon univers , voici le lien ☺️
https://elodiepastoureau.substack.com/p/la-ou-tout-commence